Karabakh : à Stepanakert, une vie sous l’œil des “casques bleus” russes

Le reportage de la journaliste Astrig Agopian réalisé à Stepanakert a été publié dimanche 16 octobre dans Le Figaro.

Les 100.000 habitants arméniens de ce territoire enclavé n’ont qu’une confiance limitée en leur protecteur russe, affirme-t-elle. 

“Depuis que le corridor de Latchine, construit en 1998 et financé par la diaspora arménienne, est passé sous le contrôle de Bakou fin août 2022, cette route construite par les Azerbaïdjanais est le seul moyen d’accéder à l’enclave du Haut-Karabakh pour les 100.000 Arméniens y habitant”, note Agopian. “La route est devenue une artère vitale pour le Haut-Karabakh, par où arrivent les ravitaillements en nourriture et tous les produits de première nécessité en provenance d’Arménie ou d’ailleurs.”

Avant d’accéder au Karabakh, il faut passer une dizaine de checkpoints, où les véhicules sont rapidement fouillés et les papiers d’identité vérifiés par les “soldats de la paix” russes”, fait remarquer Astrig Agopian.

Elle raconte que certains soldats russe arborent aujourd’hui les lettres “Z” et “V”, en signe de soutien à la guerre menée par Moscou en Ukraine.

Pourtant, à Stepanakert, la vie semble continuer comme d’habitude, dit-elle. Les enfants vont à l’école, les bus et les supermarchés sont toujours pleins, il y a des embouteillages dans le centre-ville. 

Astrig Agopian a rencontré des habitants de Stepanakert. “Notre avenir est aussi brumeux que nos montagnes”, souffle Vrej, 25 ans. Le jeune homme est originaire de Hadrout, une région perdue par les Arméniens en 2020. Il a combattu pendant les 44 jours de la guerre et vit aujourd’hui à Stepanakert, où il multiplie les petits boulots. Ses parents ont déjà vécu la première guerre du Haut-Karabakh, de 1988 à 1994, remportée par les Arméniens à l’époque.

Vrej ne souhaite pas pour autant déménager en Arménie. Comme beaucoup d’habitants du Karabakh, il a le sentiment d’avoir été abandonné par le premier ministre arménien Nikol Pachinian, qui a déclaré fin septembre qu’il était prêt à reconnaître “l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan”. Beaucoup d’Arméniens pensent que cela signifie reconnaître que le Karabakh ferait partie de l’Azerbaïdjan. “Il va signer un document pour nous livrer à l’ennemi ; c’est certain”, déclare le jeune homme.

“Le gouvernement arménien nous a abandonnés, donc aujourd’hui on ne doit notre survie qu’aux Russes. Heureusement qu’ils sont là, sinon, les Azerbaïdjanais soutenus par les Turcs ne feraient qu’une bouchée de nous. Pour être vraiment protégés, il faudrait même que l’Artsakh devienne une région de la Fédération russe”, affirme Gayanée, 45 ans, programmeuse informatique de Stepanakert. “Tous les jours, je m’attends à une nouvelle attaque, mais si on devient officiellement un territoire russe, on pourra continuer à vivre ici, et plus personne n’osera nous attaquer”, conclut-elle.

D’autres sont moins optimistes.On est censé dire merci aux Russes? Moscou joue un double jeu, un jour soi-disant avec nous, un jour avec l’Azerbaïdjan”, affirme Ashot (le prénom a été modifié), la cinquantaine, qui vend des fruits secs et du miel au marché. “Pour l’instant il y a leurs soldats, c’est vrai, mais ils vont finir par partir, et il faudra que l’on parte d’ici avant cela, pour éviter d’être massacrés”, ajoute-t-il. 

“Les Russes ne nous aiment pas, ils ont juste besoin de notre terre en ce moment. Je ne compte pas devenir russe ni azerbaïdjanaise”, déclare Nina, 19 ans. 

 

Source: Le Figaro

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