Gaïdz Minassian : la Russie mène un sale jeu au Karabakh

Gaïdz Minassian, journaliste au Monde, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris, revient sur le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur Radio France, lundi 10 octobre.

“L’Azerbaïdjan a remporté une victoire militaire en 2020. Le président Aliyev n’est pas satisfait de cette victoire militaire, il veut une victoire politique. Et la victoire politique passe par 3 points. D’abord, on arrête de parler de la question du Karabakh, deuxièmement, on délimite et on démarque vraiment les frontières entre les deux pays, et troisièmement, il veut ouvrir un corridor qui traverserait l’Arménie, qui permettra à la métropole de Bakou d’être reliée directement à la république autonome Nakhitchevan qui dépend de l’Azerbaïdjan et qui relierait de l’autre côté à la Turquie. Autour de ces trois points, Bakou multiplie les provocations. 

Récemment, il y a eu deux jours d’affrontements, histoire de pousser l’Arménie à signer cet accord qui serait possible pour Erevan, s’il y avait deux conditions supplémentaires : 1. La minorité du Karabakh doit avoir des droits; 2. Pour les Arméniens, le corridor qui devrait traverser l’Arménie n’est pas possible, parce que le corridor, c’est un statut international, cela veut dire que l’Etat qui est traversé perd le contrôle de ce territoire et l’Etat qui traverse l’emporte. 

La question du Karabakh est à l’ordre du jour de l’OSCE qui a chargé trois pays – la Russie, la France et les Etats-Unis – de trouver une solution politique. A la faveur de la guerre en 2020, ce groupe de Minsk a été détruit par la configuration. Mais le problème est resté. 

Bakou ne veut plus parler de la question du Karabakh. On est dans une situation en suspens, où d’un côté vous avez une minorité qui est là, qui attend savoir ce qui va se passer pour elle, et de l’autre côté, un gouvernement azerbaïdjanais qui veut imposer sa loi sur ce territoire, considérant que si vous n’êtes pas contents de la citoyenneté azerbaïdjanaise, vous quittez le territoire et vous rentrez en Arménie ou ailleurs. 

On est dans une situation, qui est pour nous, Occidentaux, très difficile à imaginer, parce qu’on est attaché aux droits de l’homme, aux droits des minorités. On est dans une situation assez inextricable avec un sale jeu mené par la Russie, qui ne cherche pas à régler le problème, mais qui cherche juste à le gérer en fonction de ses intérêts. Ce sont des intérêts d’une puissance impériale. C’est-à-dire “diviser pour régner” et cela date de l’époque du tsar. 

Ensuite, c’est la manière de vouloir aussi désoccidentaliser la région, c’est-à-dire, qu’on supprime le groupe de Minsk ou on l’affaiblit pour que les Occidentaux, notamment, les Français et les Américains, ne puissent plus avoir de levier dans cette région.  

L’autre enjeu pour la Russie, c’est de s’associer à la Turquie pour permettre de se dire: cette zone du Caucase du Sud appartient à trois anciens empires: empire russe, empire ottomane, empire perse.”

 

Source: Radio France

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