La sociologue Pinar Selek : “La militarisation de la société turque favorise les violences contre les femmes”

Les mouvements féministes, derniers remparts au projet islamo-conservateur d’Erdogan en Turquie, sont la cible d’une répression accrue de l’ensemble des luttes sociales dans le pays, selon la sociologue Pinar Selek, interviewée par Libération, dimanche 5 juin.

Pinar Selek, réfugiée en France depuis 2011, la sociologue désormais franco-turque a été condamnée à perpétuité par Ankara pour terrorisme, concernant des faits pour lesquels elle a déjà été relaxée trois fois.

Elle fait savoir que plusieurs groupes féministes kurdes, comme l’association de femmes Rosa à Diyarbakir, sont poursuivis. “Lors des élections législatives après 2013, le Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, a été celui qui s’ouvrait le plus aux femmes. C’est pourquoi le gouvernement a commencé par s’attaquer aux féministes kurdes, notamment aux mairesses qui menaient localement d’importantes politiques d’ouverture, autour de Diyarbakir. De nombreuses députées kurdes sont aujourd’hui emprisonnées comme Leyla Güven, Sebahat Tuncel ou l’avocate Aysel Tugluk.”

“Le féminisme turc, jeune, s’est fondé contre l’instrumentalisation kémaliste qui faisait de la femme une vitrine de son pouvoir. Dans les années 80, ces mouvements ont été la porte d’entrée vers l’exploration de rapports sociaux jusqu’alors absents de la scène publique. Ils ont transformé le répertoire des luttes en initiant des alliances entre les mouvements féministe, LGBT, écologiste, antimilitariste, kurde ou arménien, malgré les conflits qui peuvent exister entre eux. A partir des années 2000, ce nouveau cycle de contestations, marquées par l’éclatement et la pluralité, se déploie dans un espace intermédiaire et fluide, difficilement contrôlable, où il est possible de continuer la résistance malgré la répression”, raconte Pinar Selek.

Selon elle, ces mouvements faisaient partie d’un mouvement plus large visant à rapprocher le pays de l’Europe.

D’après Pinar Selek, le président de la Turquie a commencé à imposer plus ouvertement son ordre social. En 2016, Erdogan a appelé les femmes à avoir trois enfants, contestant indirectement le droit à l’avortement en Turquie. Dans le même ordre d’idées, la décision d’Ankara de se retirer de la Convention d’Istanbul.

Pinar Selek continue de se battre pour les droits des femmes. “Sans ce procès kafkaïen qui me menace d’emprisonnement à perpétuité, je ne serais pas partie. D’ici, je tente de créer des ponts et de monter des initiatives de luttes transnationales comme Toutes aux frontières et Feminist Asylum. Ne pas invisibiliser ces femmes qui croupissent en prison est très important car cela permet de redonner de l’espoir et de l’oxygène à ces militantes qui choisissent de rester.”

 

Source: Libération

Print Friendly, PDF & Email