Interview: Comment la crise politique entre Paris et Bakou a affecté les entrepreneurs français en Azerbaïdjan

“Pour normaliser les relations entre Bakou et Paris, Macron doit se rendre en Azerbaïdjan”

Caucase de France a interviewé Martin Ryan, entrepreneur français, directeur général de l’entreprise Merkorama LLC basée en Azerbaïdjan, sur la crise entre Paris et Bakou, et sur les mesures qui peuvent aider à rétablir la stabilité dans la région. 

CDF –  En tant qu’entrepreneur français en Azerbaïdjan, comment voyez-vous l’évolution des relations entre l’Azerbaïdjan et la France en termes économiques?

MR – La situation actuelle n’est hélas pas réjouissante. Nous nous trouvons actuellement plus dans une logique de conservation de nos acquis sur place, que dans une dynamique de renforcement de nos positions et de conquête de nouvelles parts de marché.

Tout d’abord, conséquence directe de la crise diplomatique entre nos deux pays, nous n’avons logiquement aucun accès aux grands projets de restauration (déjà en cours) des territoires libérés, même en tant que sous-traitants d’entreprises turques (comme cela pouvait se pratiquer par le passé en Azerbaïdjan). Or ce sont ces grands chantiers qui seront les plus gros générateurs de croissance ces prochaines années en Azerbaïdjan, dans des secteurs (construction, infrastructures, agriculture, tourisme, etc.) où la France avait tout le savoir-faire et l’expérience.

Ensuite, il est extrêmement difficile de se projeter et d’avoir une vision à long terme. Aucune vraie normalisation ne pourra être actée sans une visite d’Etat sur place au préalable. Or nous allons très bientôt entrer en France dans la campagne pour l’élection présidentielle de 2022, période pendant laquelle les relations franco-azerbaïdjanaises risquent de passer au second plan. Rappelons au passage qu’Emmanuel Macron n’a, contrairement à ses prédécesseurs Nicolas Sarkozy et François Hollande, jamais effectué de visite en Azerbaïdjan depuis son arrivée au pouvoir en 2017.

A titre personnel, même si je suis relativement optimiste pour une normalisation des relations diplomatique sur le moyen-long terme, je m’interroge et reste inquiet sur la capacité de la France à repartir de plus belle sur le plan économique ici. En effet, les pays ayant, contrairement à nous, affiché un soutien, même discret, à l’Azerbaïdjan pendant le conflit, notamment l’Italie, la Grande-Bretagne ou encore Israël, tous déjà bien positionnés, renforcent chaque jour un peu plus leur présence dans le pays.

Mes interrogations sont donc les suivantes: Lorsque la porte sera à nouveau ouverte, la France assumera-t-elle de se retrouver plus que jamais en compétition avec ces pays, qui ne font pas de sentiment lorsqu’il s’agit d’intérêts commerciaux? Et par conséquent, aura-t-elle la volonté de mettre en œuvre les moyens pour faire face à cette concurrence?

Enfin, je crains que nous soyons également rattrapé par la crise structurelle que connaît notre commerce extérieur, qui date de bien avant la Covid, dont le décrochage se poursuit et atteint aujourd’hui des records en Europe.

  Le parti de Nikol Pachinian a remporté les législatives. Selon vous, quelle politique Pachinian devrait-il adopter vis-à-vis de l’Azerbaïdjan et quelles mesures devrait-il prendre pour sortir l’Arménie de la crise d’après-guerre?

– Tout d’abord, je pense que Pachinian devrait dès à présent privilégier un dialogue franc, direct et sans intermédiaire avec Bakou, pour arriver à la signature d’un véritable traité de paix, sans ambiguïté, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Même si cela est encore tôt, des  rencontres bilatérales dans les capitales respectives Erevan et Bakou pourraient être des symboles forts.

Cet accord devra en particulier entériner de façon définitive la reconnaissance de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan qui est au cœur du conflit depuis le début.

Pour sortir l’Arménie de la crise d’après-guerre, Nikol Pachinian devra selon moi se concentrer sur trois objectifs, allant bien évidemment de pair : Le développement économique, le désenclavement régional et l’indépendance.

La première des mesures devra être l’ouverture des frontières économiques avec la l’Azerbaïdjan et la Turquie, qui deviendraient tout naturellement des investisseurs en Arménie et des partenaires commerciaux de premier plan. Cela permettrait dans le même temps de résoudre le problème de l’enclavement régional dont souffre l’Arménie depuis prêt de 30 ans, ce qui constitue également un frein à son développement, le pays ayant naturellement vocation, de part sa position géographique, à être un pays de transit (bien plus que la Géorgie, qui a naturellement profité de l’isolement de l’Arménie pour s’approprier ce rôle).

Enfin, Pachinian devra savoir profiter de cette dynamique pour sortir l’Arménie de la trop grande dépendance de sa diaspora à l’étranger – dont certaines franges radicales n’œuvrent pas dans le sens de la paix et dont, quand en témoigne la réélection de Pachinian malgré le poids de la défaite, les Arméniens vivant en Arménie sont aujourd’hui lassés d’être les otages – mais également de la Russie. Toutefois, en ce qui concerne la seconde, une erreur serait d’aller vers la rupture et la confrontation directe comme l’ont choisi la Géorgie de Saakachvili ou l’Ukraine d’après-Maïdan. Il serait plus judicieux d’aller chercher le contrepoids en se rapprochant de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, en espérant néanmoins que la Russie ne voit pas d’un mauvais œil un renforcement des positions turques dans cette région du monde, qu’elle considère toujours comme sa sphère d’influence. Mais l’expérience a aussi montré que Russes et Turcs, pragmatiques, savent s’entendre lorsque cela est nécessaire.

 – Le chef de l’Etat turc a proposé de créer une plateforme régionale comprenant 6 pays (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Iran, Russie et Turquie) afin d’intensifier les travaux pour restaurer le Haut-Karabakh. D’après vous, ce projet peut-il contribuer à l’instauration de la paix et de la stabilité dans la région? L’Arménie devrait-elle profiter des possibilités de coopération régionale?

 – Tout à fait. Jusque-là on observait plutôt un axe horizontal “Bakou-Tbilissi-Ankara” et un axe vertical “Moscou-Erevan-Téhéran”, géopolitiquement antagonistes. Si désormais ces pays, souvent rivaux et aux intérêts divergents, parvenaient ainsi à coopérer régionalement autour d’un objectif commun, ce serait extrêmement positif pour la région. Par ailleurs, cette proposition coupe l’herbe sous le pied de ceux qui dénoncent, par idéologie, la réalisation d’un “agenda néo-ottoman génocidaire” dans le Caucase du Sud.

 Comme mentionné précédemment, l’Arménie, de par sa position géographique, a vocation à être un pays de transit régional et le point de connexion entre les 6 pays de cette plateforme. Ayant déjà de bonnes relations avec l’Iran et la Russie et dans une moindre mesure avec la Géorgie, une normalisation des relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan ne pourrait lui être que bénéfique.

Je pense tout particulièrement au projet chinois des “Nouvelles routes de la Soie” (Belt and road initiative), qui promet de s’accélérer avec la restauration des territoires libérés et la stabilisation de la région, dont l’Arménie pourrait être l’un des maillons essentiels dans le Caucase du Sud. 

 Martin Ryan – entrepreneur qui dirige l’entreprise importatrice et distributrice de produits alimentaires, Merkorama LLC, fondée en 2020 à Bakou.

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