Décimé en Turquie, le mouvement güleniste perdure hors du pays

Les réseaux du prédicateur Fethullah Gülen restent actifs à l’étranger, a fait savoir Mediapart mercredi 21 juillet.

Le mouvement de Fethullah Gülen a vu s’abattre sur lui une répression féroce en Turquie au lendemain du coup d’État manqué du 15 juillet 2016, qui a coûté la vie à 250 citoyens turcs et qu’Ankara lui a imputé.

Le gouvernement turc a employé des limogeages, des emprisonnements et des confiscations de biens pour expurger de l’administration et de la société turque les réseaux gülenistes.

Mediapart a interrogé deux spécialistes de la confrérie güleniste: le politologue Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur le mouvement, et Joshua Hendrick, sociologue à l’université Loyola du Maryland, auteur de “Gülen: The Ambiguous Politics of Market Islam in Turkey and the World”.

Joshua Hendrick note qu’il est impossible de savoir si certaines institutions ont des connexions avec le mouvement güleniste. Mais on peut reconnaître ceux qui soutiennent ce mouvement. La littérature spécialisée évaluait avant le putsch à trois à quatre millions le nombre de sympathisants du mouvement.

“La première caractéristique de la mouvance de Gülen, c’est son ambiguïté”, convient Bayram Balci. “Globalement, c’est un mouvement social qui est issu d’un islam très turc, sunnite, néo-confrérique, qui est lié à la personnalité d’un homme qui est une espèce de gourou, Fethullah Gülen, résume le directeur de l’IFEA. Mais c’est aussi beaucoup plus que ça. Elle est présente dans le monde des affaires, l’éducation, les médias, les réseaux d’influence, la politique…”.

Avant le putsch, le mouvement avait des liens avec plus d’un millier d’écoles sur tous les continents. Populaire dans la jeunesse conservatrice grâce à une vision de l’islam peu politisée, portée sur les sciences et les technologies ainsi que l’implication dans le monde économique moderne, Gülen a su sauter sur l’occasion de l’effondrement de l’Union soviétique pour ouvrir ses premières écoles dans les pays turcophones d’Asie centrale.

“Les écoles ont ouvert l’accès à de nouveaux marchés pour les capitaux d’hommes d’affaires turcs, souvent originaires d’Anatolie intérieure, avec l’émergence de tout un écosystème d’entreprises autour de ces établissements, importateurs de produits turcs, affirme Joshua Hendrick. Puis ce modèle s’est rapidement développé dans le reste du monde.”

Dans les années suivant l’accession au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan, en 2002, la communauté de Gülen connaîtra son apogée, grâce à l’alliance contractée par les deux leaders. Cette implication croissante du mouvement en politique sera aussi la cause de sa chute.

Dès la fin 2013, Erdogan désigne le mouvement du prédicateur comme un “État parallèle”, puis le qualifie d’organisation terroriste, l’affublant d’un sigle, FETÖ.

“Quand j’interrogeais les proches d’Erdogan sur les raisons de la rupture, ils me répondaient que la mouvance de Gülen devenait ingérable, excessivement demandeuse de postes et de pouvoir, qu’elle devenait un obstacle à leur gouvernement”, se souvient Bayram Balci.

Suite à l’échec du coup d’État, plus de 50 000 personnes ont été emprisonnées, 140 000 fonctionnaires – destitués, près de 1 300 entreprises confisquées – dont 370 établissements scolaires.

Dans le Caucase et en Asie centrale, certaines écoles ont été intégrées par les États hôtes dans leur système éducatif, en gardant certains profs turcs. D’autres écoles, au Kirghizistan par exemple, ont continué de travailler de manière autonome, mais avec une surveillance accrue de l’État. Et puis certains États faibles, en Afrique, ont confisqué ces écoles et les ont données à la Fondation turque Maarif.

Le gouvernement turc a mené, avec les services secrets (MIT), l’enlèvement de 116 cadres supposés de la communauté dans vingt-sept pays, dont le neveu du prédicateur, au Kenya, début mai, et, dernier en date, le directeur d’un réseau d’écoles au Kirghizistan fin mai.

Hors de Turquie, les membres de la communauté jouissent dans une relative sécurité d’un statut de réfugiés aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest.

“La communauté possède encore de nombreuses écoles en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique australe. Aux États-Unis, elle compte quelque 175 écoles conventionnées. Chacune d’elles représente un à trois millions de dollars de revenus annuels en financements publics par les États. Donc, rien qu’avec ses écoles aux États-Unis, le mouvement dispose ainsi d’environ 500 millions de dollars de revenus annuels”, affirme Joshua Hendrick. Outre les États-Unis, il désigne le Canada, le Royaume-Uni, les Pays-Bas comme des hauts lieux d’activité güleniste. 

Les chercheurs divergent dans leur analyse du gülenisme après Gülen. Le prédicateur a 80 ans, il est diabétique, et n’a pas désigné de successeur. “Après lui, le mouvement va disparaître”, affirme avec assurance Bayram Balci.

“Je verrais bien l’organisation continuer à fonctionner, pas nécessairement avec un leader connu du grand public. Je vois plutôt le maintien de certaines institutions et de leurs porte-parole, mais qui n’opéreraient plus sous les auspices d’un seul individu”, estime Joshua Hendrick.

 

Source: Mediapart

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