Erdogan voudrait mener la Turquie en bas taux

Le président turc fait valser les gouverneurs de la banque centrale avec en ligne de mire une baisse des taux d’intérêt, alors que son pays est très dépendant de financements extérieurs, affirme le journaliste Yann Mens dans un article publié dans le magazine “Alternatives économiques” lundi 19 avril.

En novembre dernier, le président turc a viré Murat Uysal de la tête de la banque centrale et a nommé Naci Agbal. Cet ancien ministre des Finances s’était engagé à relever les taux d’intérêt que son prédécesseur avait globalement maintenus bas. Naci Agbal a bien tenu sa promesse. Les taux ont été relevés de 10,25 % à 19 %, rassurant les investisseurs et permettant à la livre de se redresser.

Et puis, le 20 mars, Recep Tayyip Erdogan a viré Naci Agbal et désigné Sahap Kavcioglu à sa place. Depuis, les investisseurs redoutent que cette désignation se traduise par une nouvelle baisse des taux.

Les craintes de voir la banque centrale virer à nouveau de politique ne sont pas sans fondement, car Recep Tayyip Erdogan est de longue date un ennemi déclaré des taux d’intérêt élevés.

En 2020, grâce à l’expansion du crédit et à des mesures de relance budgétaire, la Turquie s’en est mieux tirée que beaucoup d’autres de la pandémie puisqu’elle a enregistré une croissance positive (1,8 %) sur l’année.

Pour autant, sa situation n’est pas rassurante, ses vulnérabilités deviennent encore plus visibles qu’avant la pandémie, a souligné le Fonds monétaire international en début d’année. Le pays se débat avec un taux d’inflation élevé. Et cette inflation ne pourra que s’amplifier si les investisseurs inquiets quittent le pays. 

En cas de nouvelle chute de la livre, la Turquie n’aurait plus beaucoup de moyens de défendre la monnaie nationale, car elle a déjà utilisé une grande part de ses réserves lors de chocs précédents, en 2018 notamment. Les autorités pourraient être tentées de mettre en place un contrôle des capitaux. Officiellement, elles ne l’envisagent pas, mais certains experts redoutent qu’elles n’aient pas d’autre solution si la situation se détériore.

Recep Tayyip Erdogan est bien conscient que l’économie de son pays est largement dopée aux financements étrangers. Le Président sait aussi que l’inflation et les glissades de la livre incitent les Turcs à convertir leurs économies en dollars. Cette dollarisation pousse davantage la livre à la baisse. Lors de tensions précédentes, Recep Tayyip Erdogan en a récemment appelé au patriotisme de ses concitoyens en leur demandant de convertir en monnaie nationale les dollars qu’ils détiennent.

Selon l’auteur de l’article, le président turc semble convaincu que la Turquie, son marché intérieur, le dynamisme de ses entreprises et sa position géographique rendent le pays à peu près incontournable pour de nombreux investisseurs.

Cependant, comme le souligne une récente note du Crédit Agricole, beaucoup d’entreprises ne peuvent “ni ignorer ni rayer ce pays de leur stratégie, ce que peuvent faire plus facilement des investisseurs financiers, qui eux, voient le risque de change (qu’ils portent) plus que la croissance du PIB.”

Jeudi 15 avril, lors de sa première grande réunion depuis la nomination de Sahap Kavcioglu, la banque centrale a joué la prudence et décidé de ne pas toucher à son taux. Mais les investisseurs redoutent que ce soit pour mieux sauter le pas un peu plus tard. Car pour les taux d’intérêt Recep Tayyip Erdogan a des inimitiés tenaces.

 

Source: Le magazine “Alternatives économiques

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