Turquie: Ekrem İmamoğlu, le maire résistant

Élu en 2019 à la tête d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu inflige, avec cette victoire, un coup historique et symbolique à Recep Tayyip Erdoğan car il est membre du principal parti d’opposition, le CHP (Parti Républicain du Peuple). Combien de temps Ekrem İmamoğlu pourra-t-il tenir face au président turc? S’il incarne aujourd’hui la figure de l’opposant numéro 1, Ekrem İmamoğlu pourra-t-il à l’avenir fédérer l’ensemble des oppositions à Erdogan? – sont les questions posées à Jean-François Pérouse, géographe, enseignant-chercheur, ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes, et à Elise Massicard, directrice de recherche au CERI/Sciences-Po sur France Culture mercredi 17 février.

Aujourd’hui İmamoğlu fait face à des problèmes judiciaires importants. Selon la presse turque, il est accusé ainsi que son père d’avoir fait construire un bâtiment sans avoir respecté les règles urbanistiques. Le juge avait prononcé son acquittement dans cette affaire, dans un premier temps, mais l’affaire est toujours en attente par la cour suprême. C’est une actualité judiciaire qui donne une idée des difficultés rencontrées par ce maire.

Selon Elise Massicard,cet épisode montre bien que la lutte entre le maire d’Istanbul et le pouvoir se joue sur plusieurs tableaux en même temps. Cela se joue au niveau de la politique municipale, cela se joue au niveau des grands projets urbanistiques, cela se joue aussi sur la gestion du COVID, cela se joue sur l’arène judiciaire qui est politisée en Turquie. On voit avec cette intervention de la cour suprême que l’on a plusieurs niveaux qui se superposent, qui s’emboîtent et des histoires qui durent pendant des mois voire des années et constituent des formes d’épée de Damoclès qui pèsent sur Imamoglu et son action.

L’AKP est, au niveau national, au pouvoir depuis une vingtaine d’années. L’opposition a toujours été très divisée et assez faible, sauf depuis 2019 et les élections municipales: à partir de là, İmamoğlu, mais aussi d’autres maires de grandes villes – qui ont été élus dans le même mouvement – peuvent constituer des rivaux au niveau national.

Imamoglu a été élu avec les voix du parti pro-kurde, le HDP, qui n’a pas présenté de candidat aux élections municipales dans les grandes villes de l’Ouest justement pour que ces voix aillent au principal candidat de l’opposition qui sera susceptible de prendre la place de l’AKP. Une telle alliance – un candidat de l’opposition qui rassemble le principal parti d’opposition kémaliste d’une part, une partie des nationalistes qui se sont détournés d’Erdogan de l’autre et les électeurs pro-kurdes est possible au niveau national est tout à fait possible. Pour le parti pro-kurde c’est une nécessité de survie.

Imamoglu se positionne comme étant au service de la population, et comme étant aussi une forme de justicier, c’est-à-dire qu’il va dénoncer tout ce qui est corruption. Il va se positionner sur un registre de transparence, sur un registre relativement social. C’est sur ce type de registre que Recep Tayyip Erdogan au début a fait carrière en tant que maire d’Istanbul.”

D’après Jean-François Pérouse, “on peut malheureusement dire qu’Ekrem İmamoğlu est aujourd’hui un maire sans pouvoir. Il est réduit au niveau symbolique, puisqu’il n’est par reconnu comme maire par un certain nombre de ses administrés et par les municipalités d’arrondissements qui sont encore acquises à l’AKP. Mais son territoire physique d’action est également réduit : un certain nombre de ministères retirent du territoire d’action de la mairie des portions entières de la métropole, voire des monuments entiers.

Recep Tayyip Erdogan n’a pas compris la possibilité de mieux contrôler Imamoglu en acceptant un partenariat avec lui. Il y a une proximité indéniable entre les deux hommes qui a donné des atouts à Imamoglu pour séduire des électeurs. Il y a une proximité par la provenance géographique, par le milieu familial, par l’environnement idéologique.”

 

Source: France Culture

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