Karabakh: le “Jardin Noir” du Caucase peut-il être arménien?

Les journalistes de France Culture, Eric Biegala, Valérie Crova et Gilles Gallinaro essaient de répondre aux questions “26 ans après la guerre, quel sera le nouveau rapport de force au Haut-Karabakh?”, “comment les azerbaïdjanais et les arméniens pourront cohabiter?”, “Karabakh: le “Jardin Noir” du Caucase peut-il être arménien?” dans le reportage publié vendredi 19 février.

Valérie Crova a réalisé le reportage avec un couple azerbaïdjanais, Rasul et Aïgnur, chassés du Karabakh par les Arméniens en 1994. Rasul et Aïgnur vivent depuis 27 ans dans un minuscule deux pièces dans le quartier Narimanov à Bakou. Ils viennent tous les deux du Karabakh qu’ils ont dû quitter en 1994 lorsque l’armée arménienne a lancé une offensive dans la région de Zangilan. Rasul a été blessé lors du conflit comme en témoignent les cicatrices sur son crâne. Des “morceaux d’obus” dit-il. Pour lui comme pour sa femme, la victoire de l’armée azerbaïdjanaise répare une injustice: “On exigeait tout simplement de récupérer ce qui était à nous. On s’est battu pour la justice et Dieu merci, on a récupéré ce qui nous revenait”. Mais pour ce qui est de pardonner, Rasul n’y est pas encore prêt: “Jusqu’à la fin de ma vie, il me faudra vraiment beaucoup de temps pour oublier tout cela” confesse-t-il. “Entre nous, il y aura des soldats russes de maintien de la paix. On ne sera pas en contact les uns contre les autres. Donc on n’aura pas de sentiment de détestation les uns contre les autres. Pour que plus personne ne vive ce que j’ai vécu, je ne veux plus de bataille, plus de guerre”. 

Les journalistes accompagnés du représentant du ministère des Affaires étrangères azerbaïdjanais, se sont rendus à Agdam à 360 km de la capitale. La ville d’Agdam comptait 40000 habitants azerbaïdjanais avant la première guerre du Karabakh. C’est aujourd’hui une cité fantôme. La route est contrôlée par la police militaire azerbaïdjanaise. Des postes de contrôle abandonnés témoignent de ce que les azerbaïdjanais considéraient comme l’occupation arménienne. Dans les champs, il n’y a que des démineurs équipés de leur matériel de détection. La région est truffée de mines posées par des soldats arméniens. 

Tarlan vit à Quzanli, à 30 km d’Agdam. Cette femme de 52 ans est veuve. Une photo de son mari trône dans le salon. Il a été tué en 1993. Tarlan était enceinte de 3 mois. Depuis, la blessure ne s’est jamais refermée. “Aujourd’hui, les arméniens sont nos ennemis. On ne peut pas faire comme si rien ne s’était passé. Parce qu’ils ont brisé ma vie, et celle de ma fille. Vous comprenez ? Ce n’est pas facile à digérer. La vie de mon enfant est brisée également”.

L’Azerbaïdjan ne semble pas vouloir revendiquer davantage. “Nous n’avons aucune revendication sur aucun territoire” précise même Hikmet Hajiyev, conseiller du président azerbaïdjanais Ilham Aliev pour les questions internationales, tout en précisant que les frontières de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan “doivent être respectées”. Les Arméniens vivant sur ce qui leur reste du territoire du Nagorno-Karabakh, demeurent sur une zone de jure partie de l’Azerbaïdjan.

La rétrocession par l’Arménie des districts disputés à l’Azerbaïdjan a levé l’un des principaux désaccords entre Bakou et Erevan. Mais une source d’inquiétude demeure: celle de la préservation du patrimoine arménien dans les zones repassées sous contrôle de l’Azerbaïdjan. C’est le cas de Choucha. Cette ville a été récupérée au prix d’intenses combats. Plusieurs bâtiments historiques de Choucha ont subi des dégâts importants. Des roquettes ont notamment frappé le toit de la cathédrale Saint-Sauveur, l’une des plus grandes églises arméniennes du monde. Les arméniens accusent les forces azerbaïdjanaises de les avoir tirés. Les journalistes ont posé la question au ministre azerbaïdjanais de la Culture. Anar Karimov a été le représentant de l’Azerbaïdjan au siège de l’UNESCO à Paris: “Tout d’abord, je voudrais vous dire que c’étaient des dommages collatéraux parce que, à cette époque, il y a eu des hostilités entre les deux parties et notre président a déclaré que dès que l’on libérait Choucha, on allait restaurer la cathédrale. On accepte que c’est une cathédrale arménienne et on a déjà pris l’engagement de restauration.”

Les journalistes Eric Biegala et Gilles Gallinaro couvraient le conflit du côté arménien. 

L’hôtel Armenia de Stepanakert accueille les familles des disparus. Ils sont des centaines qui cherchent des traces d’un frère, d’un cousin, d’un fils comme Garik Manukyan qui tente de retrouver son fils: “Le 29 septembre mon fils s’est porté volontaire pour venir combattre. Il avait 29 ans. Je ne sais pas où il est. Il a disparu complètement. Il était dans la région de Jabrayil.” 

Au delà du territoire conquis militairement, les arméniens du Karabakh ont dû également, au titre de l’accord du cessez-le-feu du 9 novembre, rétrocéder à l’Azerbaïdjan tous les districts conquis dans les années 90 au-delà du Karabakh, districts qui n’étaient pas majoritairement arméniens, d’où les azéris ont été chassés et que l’on a essayé de repeupler des arméniens. 

Le statut des certains endroits est encore incertain, par exemple, de Lachine, région située au sud-ouest du Haut-Karabakh. Un district qui a été rétrocédé à l’Azerbaïdjan où passe l’unique route qui permet de relier le Haut-Karabakh à l’Arménie – le corridor de Lachine. 

Préparer la revanche ou la prochaine guerre ne semble pourtant pas du tout au programme de l’administration politique arménien. La République autoproclamée d’Artsakh n’a pas disparu. Mais le statut du territoire n’est pas clair. L’ancien porte-parole de l’exécutif d’Artsakh, chef du parti conservateur, David Babayan, vient de prendre des fonctions de ministre des Affaires étrangères pour Artsakh. Il ne demande pas tant une reconnaissance internationale de cette république sécessionniste mais plutôt un peu de temps. Un peu de temps pour reconstruire ce qui peut l’être. “C’est une période très difficile. Maintenant on a la possibilité de se sortir de cette mauvaise situation ou, au moins, d’avoir une période de paix. C’est ce que nous avons à faire maintenant, à mener une politique réaliste. L’économie doit repartir. On doit développer des secteurs de technologie de l’information et maintenir notre importance géopolitique.”

Etienne Peyrat, historien, l’auteur de “Histoire du Caucase au XXe siècle”, affirme qu’une longue histoire avec un territoire sur lequel depuis plusieurs siècles on a des populations qui sont mêlées, résonne dans ce conflit: “Historiquement on bien la cohabitation sur parfois une même vallée, un même bout de plaine. C’est le premier facteur – un territoire restreint avec les populations diverses. Déjà au cours des années 1918-1920 le Karabakh va être un territoire disputé avec des affrontements, avec des tentatives de récupérer ce territoire. A la fin de cette petite période d’indépendance, dans le cadre de la mise en place du régime soviétique, la question va se poser aux dirigeants soviétiques et après un certain nombre de revirements la décision est prise: la décision de faire du Haut-Karabakh une région autonome au sein de l’Azerbaïdjan. Un autre moment c’est le conflit entre 1988-1994 qui est intervenu sur fond de chute de l’Union Soviétique. A la suite de la première guerre du Haut-Karabakh, le déplacement des gens a engendré un sentiment extrêmement fort du côté azéri d’injustice.”

 

Source: France Culture 

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