Député à l’Assemblée nationale: Dans le Caucase, la France doit plutôt chercher son équilibre

L’Arménie devrait d’ailleurs se réjouir que la France et les pays de l’Union européenne entretiennent de nombreuses relations avec l’Azerbaïdjan: c’est le meilleur moyen d’y exercer une influence positive”, a déclaré Sébastien Nadot, député de Haute-Garonne dans une interview exclusive accordée à Caucase de France.

CDF – Le ministre des Affaires étrangères turc s’est entretenu les 21-22 janvier avec les présidents des institutions européennes et a énoncé les demandes d’Ankara pour une normalisation des relations avec l’UE. Selon vous, Ankara va-t-elle réussir à désamorcer les tensions avec l’Union européenne? Comment voyez-vous le développement futur des relations entre la France et la Turquie?

SN – La situation économique, avant l’épidémie de Covid, était déjà très dégradée en Turquie. Depuis plusieurs années, la gestion des difficultés intérieures du pays par le Président Erdogan s’est articulée autour des ferments de l’islamisation et du nationalisme. Pour ce qui est des relations internationales, notamment parce que les Etats-Unis de Donald Trump ne semblaient guère s’en soucier, la Turquie a opté pour des relations dures et une confrontation systématique avec l’Union européenne. Les Etats-Unis ont commencé à changer de ton fin 2020 vis-à-vis de la Turquie et l’Union européenne a, de son côté, finalement évité le piège de la division que pensait lui avoir tendu le Président Erdogan. Le Brexit et le plan de relance européen « Next génération » ont montré une nouvelle cohésion européenne. Ce sont ces nouvelles données qui « obligent » le président turc. Il n’y a probablement pas de changement de stratégie globale de sa part. En revanche, sa tactique de court terme vient prendre en compte les nouveaux paramètres de la situation mais il semble peu probable qu’Ankara veuille réellement désamorcer les tensions avec l’Union européenne. Pour cela, il faudrait une réelle volonté politique, durable, des éléments probants déjà à l’œuvre. Or, la Turquie du Président Erdogan a franchi la ligne rouge à plusieurs reprises au moins avec Chypre, la Grèce et la France. Et on ne voit pas comment il pourrait réparer les dégâts causés par ses attaques. L’Union européenne ne retrouvera pas de sitôt la confiance vis-à-vis de la Turquie, en tout cas, pas celle du Président Erdogan… On peut néanmoins envisager une relation pragmatique, car appelée à se mettre en place de chaque côté. L’Union européenne est le premier partenaire économique de la Turquie et sur le long terme, Recep Erdogan ne peut plus feindre de l’ignorer. Pour l’Union européenne, le partenariat sur les migrations reste un enjeu fort mais probablement que l’union douanière, devenue obsolète, est le principal chantier à entamer avec des bénéfices partagés. Entre France et Turquie, le réalisme économique dans la période très difficile que nous vivons devrait reprendre son cours. A minima, parce que l’humeur des Français comme des Turcs n’est certainement pas à la fanfaronnade de leurs dirigeants…

 – A l’initiative de la partie française, une conversation téléphonique a eu lieu mercredi 27 janvier entre le coprésident du groupe de Minsk, Stéphane Visconti, et le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères. D’après vous, quel était le but principal de cette conversation? Que pensez-vous que la France devrait faire pour jouer son rôle de médiateur en tant que coprésidente du groupe de Minsk ? 

– Une partie de l’exercice diplomatique doit rester secrète pour être efficace. Je ne sais pas quel était le motif précis de cette conversation de Stéphane Visconti avec le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères. Il y a tant de sujets à aborder. Ce qui est certain, c’est que ces conversations sont nécessaires et que la seule voie d’amélioration passe par le dialogue, aussi difficile soit-il. 

Après des débuts hésitants lorsque la guerre du Haut-Karabakh a repris, fin septembre 2020, la France a pris la mesure de l’importance de son rôle au sein du groupe de Minsk, qui, il faut bien le dire, n’a pas vraiment jusqu’ici réussi à proposer et convaincre d’une voie à suivre vers une solution pacifique du conflit qui n’a que trop duré. 

Pour que la France soit la plus efficace possible dans son rôle de médiation, elle ne doit pas chercher la neutralité à tout prix – ce qui ne veut d’ailleurs pas dire grand chose – car il s’agit d’une position théorique qui ne passe jamais l’examen de la réalité. La France doit plutôt chercher son équilibre en étant juste, imaginative quant à la solution recherchée et surtout centrée sur les populations en très grande souffrance dans la région. En matière de souffrance, dans ce coin du monde, il n’y a pas de frontières…

Il faut donc que la France soit à la recherche d’une réduction de la fracture entre Azerbaïdjan et Arménie mais également attentive à toutes ces fractures individuelles, familiales, ces vies abîmées, brisées. La tâche est immense et difficile. 

A la demande du Président de la République Emmanuel Macron, Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, a effectué très récemment un déplacement en Arménie et en Azerbaïdjan du 25 au 28 janvier. À Erevan, le secrétaire d’État a été reçu par le Premier ministre, Nikol Pachinian, et le ministre des Affaires étrangères, Ara Aivazian et à Bakou il a été reçu par le Président, Ilham Aliev, ainsi que par les ministres des Affaires étrangères, de l’Économie, des Finances, de la Culture et de l’Éducation. Partout, il a d’abord réaffirmé l’engagement de la France à se mobiliser pour bâtir une paix durable dans la région. Je suis souvent très critique sur la mollesse de la diplomatie française des dernières années. Ici, il ne s’agit pas que d’un discours d’intention. La France est au rendez-vous et doit continuer à entretenir le dialogue, chercher des voies de compromis et aussi mettre chacun devant ses contradictions.

 – Les entreprises américaines sont prêtes à participer à la restauration du Karabakh, a déclaré Earle D. Litzenberger, l´Ambassadeur des ÉtatsUnis en Azerbaïdjan, notamment dans les domaines de la gestion des ressources en eau, des infrastructures routières et autres. Certains pays européens prévoient également de participer à des projets conjoints avec l’Azerbaïdjan dans les territoires du Haut-Karabakh. Comment pensez-vous, dans quels domaines la France pourrait avoir des projets communs avec l’Azerbaïdjan?

– Il y a très clairement des projets d’infrastructures de transport à prolonger, notamment dans le ferroviaire. La coopération universitaire et scientifique est également une bonne chose. Il faut distinguer les pressions d’état à état et les relations de partenariat, d’un autre ordre, qui peuvent servir les populations. L’Arménie devrait d’ailleurs se réjouir que la France et les pays de l’Union européenne entretiennent de nombreuses relations avec l’Azerbaïdjan: c’est le meilleur moyen d’y exercer une influence positive.

 – L’Azerbaïdjan a mis en place l’approvisionnement en gaz vers l’Italie, la Grèce et la Bulgarie. Il y a la possibilité de nouvelles exportations de gaz de la Caspienne vers l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Suisse et l’Autriche. Pensez-vous que la France devrait maintenir des relations commerciales avec l’Azerbaïdjan et participer également à ce projet?

– L’interdépendance économique entre Azerbaïdjan et Union européenne est une réalité, particulièrement dans le domaine de l’approvisionnement énergétique. 

Dans ce contexte, la France doit maintenir ses relations commerciales avec l’Azerbaïdjan. Encore une fois, la position de la France au sein du groupe de Minsk ne signifie pas qu’elle doit rompre toutes ses relations bilatérales avec l’Azerbaïdjan, ce serait une aberration. Cela supposerait un même positionnement vis-à-vis de l’Arménie (!) et priverait la France de possibles jeux d’influence nécessaires en matière de diplomatie. Reste un point essentiel à mon sens dans la relation France – Azerbaïdjan qui pour l’instant n’est pas satisfaisant: il se situe dans les exportations de matériel d’armement. Une suspension des exportations d’armes de la France en direction de d’Azerbaïdjan s’impose. D’abord pour que la France se mettent en règle avec le Traité sur le Commerce des Armes qu’elle a ratifié en 2105, lequel dit clairement qu’on ne livre pas des armes à un pays qui les utilise sur des populations civiles, ce à quoi s’est livré l’Azerbaïdjan récemment. Ensuite parce qu’il en va de la crédibilité de notre position de médiateur: comment imaginer le rôle de la France si dans les mois à venir des populations civiles du Haut-Karabakh se faisaient massacrer avec du matériel de guerre “made in France”?

La France doit suspendre ses exportations d’armes en direction de l’Azerbaïdjan et conditionner la reprise des livraisons à des gestes positifs irréversibles du pouvoir à Bakou et à des garanties qui s’inscrivent dans le processus de pacification de la région. Le récent épisode guerrier a été d’une telle violence meurtrière que livrer des armes actuellement à l’Azerbaïdjan serait une forfaiture intolérable. La France doit être exemplaire en matière de respect du droit international.

Le pouvoir exécutif français n’a pas agit sous l’emprise de l’émotion –  le Parlement français en soutien du peuple arménien a réagi à ce sujet et c’est davantage son rôle – en sacrifiant sa relation avec l’Azerbaïdjan. Le droit, la justice et le dialogue plutôt l’émotion, sans feindre que des intérêts économiques existent: c’est pertinent. Mais la France ne peut pas en même temps affirmer que seul un processus politique permettra de sortir de l’ornière et fournir en armes un protagoniste, donnant alors raison à un règlement du conflit par la loi des armes et du plus fort militairement parlant.

Parler et agir en toute franchise et avec force passe pour la France par une attention particulière à l’exemplarité et la promotion du droit pour espérer des progrès conséquents à long terme, pour les peuples de la région, pour les États concernés comme pour la France.

 

Sébastien Nadot

Député indépendant de Haute-Garonne;

Président du groupe d’amitié France Québec;

Membre de l’assemblée parlementaire de la Francophonie

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