Sanctions contre Erdogan: l’Union Européenne a dénoncé la politique turque en Méditerranée

Lors du dernier conseil européen, qui s’est achevé vendredi 11 décembre à Bruxelles, les dirigeants de l’Union Européenne ont sanctionné les actions “illégales et agressives” de la Turquie contre la Grèce et Chypre. De nouvelles sanctions pourront être prononcées à l’égard de la Turquie si aucune amélioration positive n’est constatée, rapporte La Chaîne Parlementaire (LCP). Pourquoi avoir adopté ce système de “sanctions progressives”? La Turquie, dirigée par Erdogan, ne représente-t-elle pas un danger? 

Les invités de Ça vous regarde, sur LCP, en débattent.

Bernard Guetta, journaliste et député européen, ne pense pas que ces sanctions soient des mesures insuffisantes par rapport à la Turquie: “Il y a ces sanctions qui tombent, il y a la menace des sanctions qui arrivent au printemps, s’il ne recule pas, s’il ne cesse pas et surtout, il y a le 20 janvier, l’inauguration du mandat de Monsieur Biden aux Etats-Unis et Monsieur Erdogan sait pertinemment que Monsieur Biden n’aura pas la même complaisance avec lui que celle que lui manifestait Monsieur Trump parce que Monsieur Trump adorait Monsieur Erdogan.” Selon lui, la Turquie n’est pas du tout si dangereuse et le rapport de forces est en faveur de l’UE: “L’économie turque est déclinante à une vitesse absolument épouvantable parce que la livre turque dégringole et parce que tous les indicateurs dégringolent. Monsieur Erdogan est aujourd’hui dans une position de faiblesse. On organise en ce moment, sur les deux rives de l’Atlantique, une convergence américaine et européenne progressive pour faire reculer Erdogan qui depuis 10 jours dit que quand même, la France n’est pas si méchante que l’Europe, il veut s’entendre avec elle. Il entend parfaitement le double message de Washington et Bruxelles et il faut arrêter de dire qu’on ne fait rien. C’est ridicule.

Il y a de grandes différences entre l’époque de l’Empire Ottoman et la Turquie d’aujourd’hui. L’Empire Ottoman s’étendait de l’Asie Centrale jusqu’aux frontières du Maroc, l’Algérie. C’était une immense puissance. La Turquie est une puissance mais très moyenne aujourd’hui. Évidemment que les projets de Monsieur Erdogan sont extraordinairement inquiétants et ils sont d’autant plus inquiétants que Monsieur Erdogan s’inscrit dans un phénomène très général en ce début de siècle qui est la nostalgie que ressentent les empires défunts. L’empire russe a une nostalgie de ses frontières impériales. La Chine a évidemment une nostalgie de l’époque où elle était de loin la première puissance économique du monde, nous avons même une nostalgie évidente de l’empire austro-hongrois dans les mots de Monsieur Orban en Hongrie. Il y a des choses extraordinairement inquiétantes dans le début de siècle.”

Valérie Boyer, sénatrice Les Républicains des Bouches-du-Rhône, se dit “atterrée par le renoncement français et européen parce que si la France effectivement cet été a réagi lorsqu’il y a une violation de l’espace européen avec une agressivité quand même extrêmement importante: Erdogan a fait survoler la Grèce avec des avions chargés, c’est-à-dire des avions avec des armes.” La sénatrice a également abordé la question du conflit au Haut-Karabakh: “L’Europe et la France ont été affligeantes dans cette histoire du Haut-Karabakh sur plusieurs plans: le premier – les réponses du ministre des Affaires Étrangères, Monsieur Le Drian, qui a été interrogé sur tous les bancs de l’Assemblée, de fin août jusqu’à la chute de l’Artsakh et qui nous a répondu neutralité. Moi, je rappelle qu’être neutre, c’est choisir son camp. Heureusement, il y a eu le Sénat qui a pris son courage, qui a pu faire voter une motion pour reconnaître le Karabakh, ensuite, bien évidemment, l’Assemblée Nationale a suivi. Donc, moi, je remercie Gérard Larcher et Bruno Retailleau d’avoir compris quel était l’enjeu de la diplomatie parlementaire.”

Selon elle, “Erdogan est fort des faiblesses européennes, mais il a, quand même, un avantage sur les européens. Il est fort d’un pays, quand même, de plus 82 millions personnes, plus 15 millions d’azéris en Iran, 10 millions d’azéris en Azerbaïdjan. Donc, c’est un continuum turcophone qui est extrêmement fort: Les européens sont plus que naïfs, ils ne veulent pas voir la menace qu’exerce Erdogan la-dessus sur tout le monde sunnite. Je suis inquiète de ce que fait Monsieur Erdogan parce que jusqu’à présent tout ce qu’il a dit, il l’a fait”. 

Hamit Bozarslan, historien et politologue spécialiste du Moyen-Orient, de la Turquie et de la question kurde, affirme qu’Erdogan estime que “la première guerre mondiale n’est pas terminée, que les batailles décisives de la première guerre mondiale auront encore lieu. Il a cette mémoire longue et cette perception du temps du futur comme le moment de la prise de revanche sur le passé”. Selon l’historien, “Erdogan est seul aux abois, l’économie de la Turquie est militarisée jusqu’à 25%, la livre turque a perdu sa valeur. Mais cela n’empêche pas qu’il croit ce que les grecs appellent “le dieu de l’opportunité” qui est Kairos. Et la fonction de Kairos est de détruire ce que le Chronos a fait. Chronos étant le dieu d’histoire, de temps. Donc, il estime que le moment est venu de bousculer, de brutaliser Chronos pour prendre sa revanche.”

Ludovic De Foucaud, correspondant France 24 en Turquie, rapporte que “en Turquie le gouvernement s’attache plus à remarquer qu’il y a dans l’UE des pays qui ont une approche plus positive vis-à-vis de la Turquie qui recherchent plus le dialogue et la coopération. On pense, évidemment, à l’Allemagne. Et la Turquie appelle d’autres pays, en revanche, à “se libérer des lobbys anti-turcs”. Et là, évidemment, la Turquie pense à la Grèce, mais surtout à la France.”

Le journaliste a fait savoir qu’en ce qui concerne le dossier de la Méditerranée orientale, rien ne changerait, parce que, selon Recep Tayyip Erdogan, “la Turquie est dans son bon droit, la Turquie a tout à fait raison de continuer à affirmer et à défendre ses droits en Méditerranée orientale et, d’ailleurs, il dit “s’il y a une des deux partis entre l’UE et la Turquie qui est en droit d’exiger des choses de l’autre, c’est bien la Turquie qui est en droit d’exiger de l’UE, par exemple, le fait de libéraliser les procédures d’obtention de visas pour les ressortissants turcs, de réajuster les politiques douanières etc., autant de points qui étaient compris dans les fameux accords sur les migrants de 2016, qui est une arme, un levier de négociations très puissant dont se sert, évidemment, la Turquie dans ses relations avec l’UE”. 

Sanctions contre Erdogan : service minimum ! | Ça Vous Regarde – 11/12/2020

 

Source: La chaîne Youtube de LCP

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